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Un humaniste à contre-courant

"L'étrange affaire du pantalon de Dassoukine" de Fouad Laroui: un exercice de funambulisme entre l'humour et la philosophie

 « L’étrange affaire du pantalon de Dassoukine » de Fouad Laroui: un exercice de funambulisme entre l’humour et la philosophie

Comme si notre « petit bateau littéraire » avait besoin d’un port pour y rester pendant la « galerne » de ces derniers jours de l’année, pleins de tâches à remplir, nous avons décidé de revenir à « notre » Fouad Laroui, qui nous avait laissé un très agréable gout lors de la lecture de « Une année chez les Français ». En cette occasion nous avions devant nous le tout brillant « Prix Goncourt de la nouvelle 2013 », décerné à son recueil de récits dont le premier récit  donne titre à cette nouvelle:  « L’étrange affaire du pantalon de Dassoukine ». C’est  le troisième Goncourt décerné à un marocain après Tahar Ben Jelloun (La nuit sacrée, 1987) et Abdelattif Laâbi  (Goncourt de la Poésie, 2009). Laroui avec été sélectionné par l’Académie, en 2010, mais à la fin c’est Michel Houellebecq qui l’avait emporté.

Il faut avouer que la lecture nous a, du moins au début, choqués tous (sauf Carolina qui a expérimentée un coup de foudre pour cette œuvre). Étions-nous face à un livre « tarabiscoté », comme l’avait qualifié Francisco Javier? Est-ce que Laroui nous avait « trahis »? S’agissait-il d’un autre écrivain? 

C’est à partir de la lecture partagée, des réflexions chez le groupe et de la consultation des documents sur l’auteur et sur ce livre, en spécial l’excellent entretien paru sur le « Magazine Littéraire du Maroc » (nº6, Hiver 2010), signé par Abdessalam Cheddadi* que nous avons commencé à apprécier l’essence de cette œuvre singulière, parfois esquive et toujours surprenante et à nous réconcilier avec cet « humaniste à contre-courant » qui est Fouad Laroui.

*Professeur-chercheur à l’Institut Universitaire de la Recherche Scientifique, Université Mohammed V, Rabat, et Prix de la traduction Ibn Khaldoun-Senghor 2010 pour sa traduction de l’arabe vers le français de l’Autobiographie d’Ibn Khaldoun, publiée sous le titre « Le voyage d’occident et d’orient »


Faut-il stocker les livres quand on a fini de les lire ? Sont-ils des objets éphémères ou peut-on les redécouvrir plusieurs fois lors d’une deuxième lecture ?
Pour nous, ce livre  c’est un cas très clair  de la deuxième situation. Après une seconde lecture nous avons découvert un autre livre et nous avons eu une autre impression que celle gardée dans notre première lecture.
Cela n’a pas été un « amour à première vue » mais sans doute un livre à respecter et à relire prenant compte que l’humour qui coule à travers les pages n’est qu’un masque qui n’arrive pas à cacher les messages « sérieux » et profonds de ces histoires courtes. Neuf leçons de vie, neuf opportunités pour réfléchir à propos de notre nature d’êtres humains, de nos démons, de nos sombres et de nos lumières.

Le livre nous semble un essai, une exploration linguistique où l’auteur cherche à nous donner une vision sarcastique et parfois très acide de la psychologie humaine tenant compte du sens de l’humour qui, dans ce cas, tombe à plat sur l’absurdité et parfois fait ses approches vers le surréalisme.  Ce sont aussi des « contes » avec une intention moralisante. On peut extraire de chacun une petite réflexion, une morale si l’on peut  dire, tout à fait intentionnée de la part de l’auteur. 

Questionné, dans cet entretien dont nous avons parlé parlé ci-dessus, sur  les liaisons entre science et littérature, Fouad Laroui répond:

En ce qui me concerne, l’influence dont tu parles est évident; mes romans sont conçus comme des démonstrations, Chaque chapitre est une étape de la démonstration jusqu’à l’établissement du théorème. »

Les cafés au Maroc jouent le même rôle qu'en Espagne: une source de sagesse populaire et culturelle à conserver comme patrimoine inmateriel de l’Humanité.

Les cafés au Maroc jouent le même rôle qu’en Espagne: une source de sagesse populaire et culturelle à conserver comme patrimoine immatériel de l’Humanité.

Un autre aspect général, presque un fil conducteur du livre, qui fait la signature de ce recueil c’est la présence de la « tertulia » comme l’endroit naturel d’où partent presque toutes les histoires, ces petites conversations anarchiques entre des amis,  source de la sagesse populaire: « L’étrange… » commence à un café  à « La Grand-Place de Bruxelles, en face de la maison du Cygne » devant « une chope de bière » « Né nulle part » à Paris, dans « ce troquet, en face de l’église S* G* des P* » (à quoi bon ces astérisques qui cachent l’évident ?) , « Kouribga… » sur un endroit essentiel dans ce livre : « Le Café de l’Univers » à Casablanca mais celui, n’étant pas familiarisé avec les établissements de Casablanca, ‘on ne peut pas vraiment savoir s’il existe ou pas et qui sera aussi le décor du récit « Le garde du corps de Baennani »  et de « L’invention de la natation sèche ». C’est le lieu qui verra naître cette philosophie  populaire.

Fouad Laroui décrit très bien et d’une manière comique ces conversations où personne n’écoute à peine, où l’on coupe la parole à  tous, où l’on passe d’un sujet à l’autre sans aucune liaison entre eux, et où l’on se moque de tout et de tous, introduisant l’histoire principale dans un labyrinthe des circonlocutions, des détours dialogués qui font presque penser à un miracle si l’on arrive à la fin de n’importe quel discours.

"Los tramposos" avec Tony Leblanc. Cliquez su l'image pour voir une vidéo.

« Los tramposos » avec Tony Leblanc. Cliquez su l’image pour voir une vidéo.

Dans les chapitres qui se déroulent au Maroc, l’auteur expose une vision de ce pays qui nous rappelle à celle que nous avions ici, en Espagne, dans les années soixante et soixante-dix, pleine des complexes par rapport à nos voisins européens qui a aussi connu toute cette cohorte des films un peu honteux qui nous montraient comme les «machos ibéricos», «feignants»,  «pícaros»… Ici on fait apologie de la magouille, de l’improvisation,  de ce «quiero y no puedo» ( « vouloir, et ne pas pouvoir ») …

Survolons les histoires, alors.  On y ajoutera , un petit commentaire-réflexion écrit  par Carmelo: « Notre libre-penseur  littéraire »  (à côté de l’icône du « penseur littéraire »)

  • « L’étrange affaire du pantalon de Dassoukine ». Ce récit fait d’un évènement si sérieux comme celui d’un sommet international une question domestique, influencée par la perte d’un pantalon. Se moquer du sérieux de ces rencontres en utilisant de la chance comme guide des avenirs politiques… voici une suite inquiétante pour faire confiance à nos politiciens.

pensadorOn apprécie dans ce récit une parodie dans laquelle sont mis en évidence les grands défauts des institutions d’un système politique corrompu : les dirigeants pleins de préjugés montrent une grande hypocrisie,  un manque de responsabilité, une claire indifférence…  L’exemple le plus claire du récit arrive pendant le discours de Dassoukine devant la Commission. L’arrogance manifestée par les commissaires européens est mise en évidence en faisant des gestes de mépris envers lui. Et Le refus à écouter la demande de Dassoukine ou la dernière décision de la part du président (l’Hongrois) de suspendre la séance à contretemps… Ce sont en somme, un échantillon de l’incapacité morale des autorités. Dassoukine leur semble étrange, ridicule. Néanmoins c’est la conduite de l’institution, le seul phénomène étrange et ostensiblement irrégulier qu’il arrive ici , et qui ne révèle pas non plus du respect vers les citoyens qu’elle représente avec son attitude, en acceptant sans discussion la proposition du marocain, afin d’éviter la négociation. Donc, la capacité de traiter les biens publics, qu’on leur attribue au membres de la Commission, reste finalement nulle :

« Ils se sont souvenus fort à propos qu’il y avait une sorte de stock d’urgence destiné aux pays désespérés, genre la Somalie, le Tchad et les pays dont les ministres portent des loques.» (p. 19)

C’est pour cela qu’il ne faut pas négocier avec  qui n’est pas à la hauteur (à cause de sa provenance,  son allure différente, etc.) Et puisqu’il ne faut pas négocier, il vaut mieux qu’il ramasse les miettes… qu’il nettoie notre sol. Il semble que les commissaires ont peur de devenir « Dassoukines » s’ils  demeuraient en face de lui,  des minutes de plus.

  • « Dislocation » est sans doute  la plus expérimentale des histoires, bien qu’elle risque  d’ennuyer le lecteur. Mais une fois accepté ce style d’écriture réverbérante ou l’on répète sans cesse le mot ou la phrase immédiatement antérieure, en ajoutant un nouveau paragraphe, accompagné des questions interminables posées par le protagoniste qui n’arrivent pas à dessiner une pensée précise, on y découvre une manière efficace de transmettre  l’indécision et l’incertitude du protagoniste envers son futur et sa vie en couple avec sa femme. Il fait du flashback le principal ressource littéraire pour, contradictoirement, accompagner le protagoniste vers le futur de l’histoire et aussi vers son propre futur. Une déclaration de principes pour un citoyen qui a essayé de s’intégrer dans une culture qui n’est pas la sienne et qui sent l’incompréhension de l’exilé.

« …je ne me suis jamais senti étranger nulle part. Quand je suis assis au milieu de dix Hollandais blonds qui boivent de la bière et acclament leur club de foot, je ne trouve pas mon existence plus absurde que la leur, ni ma présence moins justifiable. Les chats aussi sont partout chez eux » (Fouad Laroui, entretien sur MLM)

pensadorDe mon point de vue, c’est le message réitéré au long de ce récit : les immigrés terminent par bien aimer son pays de destin ; cependant, ils n’arrivent presque jamais à être bien reconnus, parce que… (p. 32) : « Le voici immigré dans un monde dont il ne connait pas (tous) les codes… » En définitive, l’effort des immigrés pour manifester le naturel devient un dégout, d’où la réitération comme ressource de style littéraire employé par l’auteur, à mon avis. En conséquence, à Maati – cet « automate épuisé qui marche » (p.46), malgré sa dislocation, ne lui reste qu’accepter les gestes de sa femme, qui « lui enlève avec précaution les souliers qui lui martyrisent les pieds » et qui lui parle doucement, sans rien y comprendre (serait-ce, ces caresses, tout dont il a besoin?) Autrement, il pourrait retourner à ses origines ; peut-être que c’est un chemin plus longue et… « dislocateur ? ».

 

Selon le critique littéraire Abdellah Baïda,  l’auteur utilise la technique de l’OuLiPo (acronyme de « L’Ouvroir de Littérature Potentielle) et ses contraintes pour arriver à innover chez la littérature:

Voici quelques renseignements sur ce mouvement:

  • C’est un groupe international de littéraires et de mathématiciens se définissant comme des « rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir » qui cherche à encourager la création littéraires en produisant de règles d’écriture, disons « originales ».
On a construit quelques machines à lire pour faciliter la lecture de quelques des oeuvres produites par l'OuLiPo.  Juan Esteban Fassio a inventé le "Rayuel-o-matic" pour lire "Rayuela" de Cortázar.

On a construit quelques machines à lire pour faciliter la lecture de quelques œuvres produites par l’OuLiPo. Juan Esteban Fassio a inventé le « Rayuel-o-matic » pour lire « Rayuela » de Cortázar.

  • Cette association est fondée en 1960 par le mathématicien François Le Lyonnais et l’écrivain et poète Raymond Queneau. sous le nom de Sélitex (Séminaire de Littérature Expérimentale) et trouva son nom définitif le 13 février 1961, grâce à l’un de ses membres, Albert-Marie Schmidt.
  • Selon eux: ce n’est pas un mouvement littéraire, ni un séminaire scientifique et non plus de la littérature aléatoire.
  • Dans la la littérature en espagnol on pourrait trouver une situation pareille chez Julio Cortázar (par exemple à Rayuela, qui peut être lue à plusieurs façons et que l’auteur définirait comme « la contre-nouvelle »)
  • Quelques exemples des « expérimentes OuLiPo »:
    1. La méthode S + 7 consistant à remplacer dans un texte source chaque substantif par le septième substantif qui le suit dans un dictionnaire donné.  Elle a été inventée par Jean Lescure.  Pour exemple, voici ce qu’on apparait quand on s’applique la méthode S + 5 au Petit Larousse : « Le méthylène S + 7 est un méthylène de créature de thaïlandais littéraires inventé par l’Oulipo et consistant à remplacer dans un thaïlandais sourdingue chaque substratum par le septième substratum qui le suit dans une didactique donnée. »
    2. Le lipogramme est une contrainte qui consiste à produire un texte d’où sont délibérément exclues certaines lettres de l’alphabet. Dans « La Disparition » de Georges Perec (1969) c’est la lettre e qui est absente:  « Là où nous vivions jadis, il n’y avait ni autos, ni taxis, ni autobus : nous allions parfois, mon cousin m’accompagnait, voir Linda qui habitait dans un canton voisin. Mais, n’ayant pas d’autos, il nous fallait courir tout au long du parcours ; sinon nous arrivions trop tard : Linda avait disparu.
Un jour vint pourtant où Linda partit pour toujours. Nous aurions dû la bannir à jamais ; mais voilà, nous l’aimions. Nous aimions tant son parfum, son air rayonnant, son blouson, son pantalon brun trop long ; nous aimions tout.
Mais voilà tout finit : trois ans plus tard, Linda mourut ; nous l’avions appris par hasard, un soir, au cours d’un lunch. » (pages 60 à 61, éditions Denoël) 
  • « Né nulle part » tombe à plat sur les ambiances kafkianes où la bureaucratie bâte d’une manière absurde une muraille d’obstacles qui empêchent le protagoniste – qui représente n’importe quel citoyen- d’atteindre ses objectifs. Dans ce cas, plus grave encore car c’est son identité qui est en question. Un coup du destin qui fait que le protagoniste soit inscrit à Khazna et pas à Rabat comme il le croyait, pour que le grand-père maternel puisse s’assurer un autre vote… 21 ans après !

pensadorUn fort problème de manque d’identité anime ce récit que l’auteur emploie, à mon avis, comme une métaphore pour dénoncer la perte d’orientation que notre société subit :

« Cette histoire m’a plongé dans un état proche de dépression nerveuse. (Si ! Si !) Apprendre d’abord qu’on n’est pas ce qu’on a toujours cru être, c’est-à-dire un R’bati ; s’accoutumer à sa nouvelle identité de citoyen de Khzazna ; puis découvrir que cette identité-là, qu’on avait fini par accepter, est elle-même une fiction ; et que cette fiction est une manipulation politique ourdie dans sa propre famille » (p. 55) .

C’est clair, malgré tous les progrès chaque individu conserve encore son inclination tribaliste fortement dépendante. Mais le doute qui reste, ce n’est pas  par rapport aux origines, c’est aussi l’essence  humaine qui est enjeu:

  • « Et on dit que les Marocains ne savent pas planifier à long terme » (p28)
  • « Mon cher neveu, non seulement tu n’es né nulle part mais, d’une certaine façon, tu n’est jamais né » car son père est attendu jusqu’à la première semaine de l’année prochaine, à Janvier pour l’inscrire sur l’enregistrement des naissances.
  •  « … suis-je vraiment moi-même si je suis né ailleurs et l’an d’avant ? » (p. 57)

Pourquoi ce besoin d’appartenance de quelqu’un, à quelque part? On a toujours besoin de s’ancrer à des racines. L’être humain s’appuie toujours sur le passé afin de résoudre l’avenir, mais pas autant sur  le présent. Et la fin triomphale de la femme qui se demande « …bien que née au Vietnam d’un père russe. D’ailleurs, suis-je vraiment une femme ?

La morale :« Les problèmes d’identité tous le monde en a !»

  • « Khouribga ou les lois de l’Univers » où la personne la plus influente, « l’homme qui compte » de la ville de Khouribga -où l’auteur a commencé à travailler comme ingénieur- c’est Bouazza le coiffeur et dont « les lois de ‘l’Univers’ » ne sont pas celles qui dirigent  l’Univers ou l’on vit mais celles sorties du café ou l’on habite, où l’on divague…

« C’est grâce au vide que le char (de l’État) avance ; Le vase est fait d’argile mais c’est le vide qui le fait vase… ».  « On est une nation parce que, malgré nos divergences, on se retrouve tous chez Bouazza », faisant que « notre bannière claque au vent fière hautaine et parfaitement inutile »

  • « Ce qui ne s’est pas dit à Bruxelles » c’est un récit intime qui réfléchit sur les difficultés de communication entre les êtres humains, les endroits communs qui parsèment la vie en couple. Ana, une des « ateleriennes », nous a avoué comment elle s’est sentie identifiée avec cette historie qui l’a vraiment touchée car il nous fait réfléchir et prioriser les choses importantes dans la vie. Est-ce la peur de la solitude qui justifie d’être avec quelqu’un ? Se sentir vivant en voyant l’autre ? Les personnes  peuvent-elles finir une relation en couple sans se sentir un peu brisées ? Arrachées des racines qui entremêlaient leurs vies.

pensadorS’agit-il, peut-être de reprendre le chemin de l’amour quand l’alternative c’est plus faible ? – À mon avis, oui. La force des mots automatiques entraine parfois de la distance et du refus. Celui-ci découvre une crise d’identité (est-ce à cause de la perversion que le langage implique que John a mal interprété  les codes conventionnelles?) En tout cas, Il a fallu, donc,  personnifier le langage pour y reprendre.

Et le couple arrive à Bruxelles…

Certaines des premières mots débouchent dans un sentiment de refus, qui fait soupçonner la rupture incontournable : 

(«tu me retrouves fruste ? Parce que je ne sais pas ce que c’est que le je-ne-sais-quoi ? » (p. 91)

Après peu, des pensées font leur apparition comme des fantômes dans la tête de John : « Il faut savoir terminer une relation » (p.95), par rapport à une phrase du dirigeant communiste Maurice Thorez: « il faut savoir terminer une grève » (quelle comparaison ! Pourquoi ?). Mais après, tout commence à changer. La visite au musée a exercé l’effet d’une vraie thérapie de couple et alors des intérêts partagés s’aperçoivent dans l’air comme des petits coups de pinceau auditifs, si j’ose dire :

« Tu as vu ces marbre ? – Fabuleux ! Petit à petit, les phrases se firent moins convenues ou bien elles prirent un sens nouveau, à mesure que le musée se refermait sur eux et déployait sa richesse en effet extraordinaire ».(p. 96)

 La tension émotive monte de plus en plus et la nostalgie d’avoir été quelque fois heureux est arrivée :

« –  Des échantillons d’ayatollah ?

–       Non, idiot, des bronzes !

Ils éclatèrent de rire, nerveusement, puis redevinrent sérieux, lui un peu mélancolique, elle au bord des larmes » (pp. 96-97)

Et c’est ainsi que dans un autre temps :  « Ce sera notre prochain voyage ! s’exclama Annie étourdiment – puis elle se mordit les lèvres »  (des titubations ??)

Mais tout débouche nécessairement dans une complicité (prétendue, peut-être) :

« – … l’art plumassier des Indiens des grandes forêts d’Amazonie…»  (p. 99)

 Elle éclata de rire. John se mit à sourire et la regarda d’un air intrigué.

   – Non, ce c’est rien, c’est un mot qui m’a fait rire : plumassier… »

 Tout de suite des sentiments divers s’entremêlent :

  • L’angoisse :  (p. 101) « Il lui toucha l’épaule, elle sursauta et se retourna, chavirée, choquée (…) pourquoi cette émotion, alors ? »  … « Il sentit aussitôt qu’un gouffre s’ouvrait sous ses pieds. Non ! Il voulut rattraper ses mots mais c’était impossible. Ils n’étaient plus là, les mots, […]».
  • L’espoir : « Ils étaient maintenant très fatiguées pour aller admirer, dans la chapelle… Ce sera pour une autre fois, dit-elle. ».
  • L’approximation: (p.102)  «Ils revinrent à l’hôtel en faisant un détour (…)Cette fois-ci dans le parc, leurs mains se cherchèrent et se retrouvèrent »
  • Des petites réflexions : « Il ne disait rien, mais les mots se bousculaient dans sa tête ». « Qui est cette femme à côté de moi ? » «Qu’importe que la vie ait ou n’ait pas de sens, pourvu qu’elle ait un goût ?»
  • La peur de la perte : « Aujourd’hui, j’ai failli te perdre… Mais je me suis rendu compte que toutes ces phrases qui m’empotaient vers la rupture… vers ce que je croyais être ma décision de rompre n’étaient pas de moi… »                   
  • Et finalement, la rétraction et la réconciliation : (p. 103) « Tu ne le saurais jamais, mais je étais venue à Bruxelles pour rompre (…) C’est en regardant cette momie que je me suis dit : il est vivant. C’est de cette étincelle de vie (…) que je suis amoureuse. Je le sais maintenant.  »

 Mais ce sentiment de partage qui déchaîne les affections se développe apparemment  d’une manière artificielle, comme un mécanisme de défense par la crainte de la perte, à mon avis. Mais il en reste encore tout à dire « ce qui ne s’est pas dit À Bruxelles » :  La crainte de la perte… la peur de la solitude ; mais la peur ne tient pas, à mon avis,  de la force nécessaire pour soutenir une relation durable. Ont-ils, peut-être, découvert à Bruxelles de nouvelles raisons pour croire au couple ?

Il semble que cette relation-ci s’appuie dans les coïncidences anciennes, mais rien n’a été dit pour vaincre les obstacles actuels qui vont continuer à provoquer  des désaccords.

  • « Le garde du corps de Bennani » est peut-être une métaphore du Printemps Arabe ou du moins des envies de liberté des oppressées qui, un jour, retrouveront leur identité de la même façon que « le garde du corps » devient à la fin « Bouchta », un homme libre qui ne sera jamais le « garde » de personne. Un avis à ceux qui se croient  être en sureté car ils détiennent le pouvoir
  • « Prométhée supplicié », huile sur toile (Hauteur. 242,6 cm ; largeur. 209,5 cm)  de Pierre Paul Rubens et Frans Snyders dont l’exécution a débuté entre 1611 et 1612 et a été achevée en 1618, prêt du Philadelphia Museum of Art de Philadelphie. - Inv. W1950-3-1, photographiée lors de l’exposition temporaire « Rubens et son Temps » au musée du Louvre-Lens.

    « Prométhée supplicié », huile sur toile (Hauteur. 242,6 cm ; largeur. 209,5 cm) de Pierre Paul Rubens et Frans Snyders dont l’exécution a débuté entre 1611 et 1612 et a été achevée en 1618 (Musée d’Art de Philadelphie)

    « L’invention de la natation sèche », nous raconte un « fait divers » qui s’est passé –supposément- aux années soixante-dix auquel, pour accomplir les ordres d’une capricieuse circulaire du ministère de l’Éducation nationale qui ajoute la natation comme discipline pour le programme du baccalauréat mais sans prévoir les ressources économiques pour pratiquer ce sport aux lycées (on dirait malheureusement  du « déjà-vu » et « déjà vécu » dans l’éducation nationale d’autres pays du Sud de l’Europe). Pour y arriver ils remplaceront l’eau par le sable et ils devront aussi truquer ces propres règles pour ne pas faire une effronterie à quelqu’un d’important  : le père de Talal qui avait une carte de visite… du cuisinier du Roi !

pensadorIl ne me reste qu’exprimer une double sensation après avoir lu ce récit. L’obéissance devient aveugle quand il s’agit de mettre en place des ordres absurdes. C’est ce que l’auteur de ce texte semble dénoncer. On a appris qu’il y a une classe de fonctionnaires dont la manière d’agir est bien servile, voulant tenir son charge à tout pris, bien que cela implique le préjudice d’autrui. Peut-être que c’est le récit que j’ai aimé le plus, pourtant… Finalement, le narrateur loue la grande imagination de son peuple pour inventer : 

« Nous étions capables de tout –et même d’inventer la natation sèche. Mais où sont les sables d’antan ? »  (p. 144)

J’ai seulement une divergence avec le narrateur : ce qu’il nomme invention ou imagination, en ce cas, je le nomme servilité. (D’où ma double sensation).

  • « Le quart d’heure des philosophes » nous montre l’impossibilité de satisfaire le désir d’ignorance du protagoniste qui veut devenir « bête » et qui veut « désapprendre » pour se libérer de cette angoisse vitale imposée pour la pensée… Une malédiction  des êtres humains, une révision du mythe de Prométhée qui voit chaque jour son cœur arraché par un aigle comme châtiment des dieux pour avoir donné le feu aux hommes. Cette angoisse devient le climat de l’histoire jusqu’à la fin, aussi absurde… littéralement théâtrale.

pensadorC’est la question éternelle : la sottise fait le bonheur, de la même manière que l’inquiétude et le malheur, ils naissent de la sagesse ; mais le savant doit apprendre à vivre ensemble avec l’angoisse, pour l’éviter. Il faut remarquer, en ce cas, la supériorité d’Amir par rapport à sa professeure. Sylvie sous-estime la capacité de réflexion d’Amir : (Mais voyons, Amir tente Sylvie : S’agit-il d’une sorte de vengeance, le processus qu’Amir initie contre sa professeure, ou est-ce plutôt un défi qu’il s’autoimpose pour éprouver la sagesse d’elle ?)

  •  « Amir:  (…) Allez ! rendez-moi bête ! Débarrassez-moi de la hantise de la mort. Allez ! (p. 156) :
  •  Sylvie (effrayée): Bon (Hésitante)  Mais tu te trompes sur tout. Certes, « la philosophie, c’est apprendre à mourir… » (p. 157
  • Amir : « … Moi, je suis en Enfer. Tous les jours ! À cause de la philo.
  • Sylvie (furieuse): Mais c’est idiot ! C’est exactement l’inverse. La philo t’apprendre à vivre en t’apprenant à mourir : le deux vont de pair… »

 Quand il lui demande la  réversibilité de son état de connaissance, Silvie croit que cette demande-ci est sincère ; donc, elle tombe dans le piège d’Amir. Sylvie présente  toujours des arguments très fortes, mais évidemment tout cela, c’est la théorie (laquelle, à ce qu’il semble, elle ne pratique pas, vu qu’elle n’a pas su analyser son élève):

Sylvie: D’autre part, Épictète l’a bien dit. Quelque chose comme : « Je ne peux craindre la mort car tant que je suis là, elle n’est pas là. Et quand elle sera là, je ne serai plus là. Donc, je ne rencontrerai jamais la mort. Donc je ne dois pas avoir peur d’elle… »   (p. 157)

Il faudrait  préciser que, par rapport à cette question, la philosophie d’Épictète pourrait être résumé comme suit : Seulement si nous faisons ce qui est correct on peut atteindre une vie pleine et heureuse. Mais: comment savoir ce qui est correct ? Nous devons apprendre à découvrir ce qu’on ne peut pas changer ; et de cette manière, savoir que peut-on améliorer. Mais il y a beaucoup de choses qu’on ne peut pas changer; alors, il ne nous reste que les accepter. Donc, si on apprend  à les accepter nous serons heureux, mais aussi nous devons bien employer des « représentations » ou des idées et de cette façon distinguer ce qui est utile de tout ce qui ne l’est pas.  Philosophe moraliste stoïcien (50-130 d.C.)

Alors, Amir agit, à son tour :

  • «Amir (Pendant qu’elle parle, il a levé lentement le pistolet et l’a porté à sa tempe. Sylvie ne s’en est pas aperçue.) (p. 159)  Peut-être… Mais on peut aussi en finir tout suite. Pas la peine d’attendre que le rocher dégringole. Et tant pis si tout recommence
  •  Sylvie (Elle se tourne vers lui et se précipite pour l’empêcher de tirer.) Non !    (…)

C’est claire : la prof aimait la vie plus qu’elle ne s’y attendait pas.

  •  Amir (hilare): La vie est un songe, le flingue est un pistolet à eau (…) Vous voyez que j’ai continué la philo, même après.   (…) » (p.160)
  •  Sylvie (toujours furieuse): Je ne comprends pas. Pourquoi toute cette mise en scène ?
  •  Amir (très calme):  ( …) Le compte est réglé. Je suis mort et vous aussi. Nous pouvons enfin vivre ».

 Sylvie s’est fait moquer par Amir : elle considérait qu’il était convaincu de la réversibilité de son  propre état,  pour devenir de nouveau naïf.  Alors, c’est le triomphe, de quelle philosophie ? C’est qui le prof ? C’est qui l’élève ?

  • « La nuit d’avant », un récit baroque, obscur, presque incompréhensible, un mélange du rêve et de réalité sans une claire séparation  entre eux.

La spéciale péripétie vitale de Fouad Laroui, ingénieur et économiste débutant, lui a fait devenir  un humaniste, engagé dans les problèmes des droits humains:

« Ma définition de l’humanisme est (en gros) un patchwork de fragments de Protagoras, des écrivains des Lumières et de ce qu’on pourrait appeler, faute de mieux, une intuition des droits naturels de l’homme… Disons que dans une situation concrète où on torture un enfant, où une femme est opprimée, un homme humilié, je refuse toute justification transcendante, qu’on l’appelle Dieu ou « la Cause » ou la Loi : ce qui prime d’abord, c’est cet homme-là, devant moi, qu’on prive de liberté ou de dignité.

On a souligné la difficulté de ce genre littéraire – le récit-, la dictatoriale contrainte pour la création des  histoires condensées, sans l’extension dont on peut profiter quand on écrit un roman. Le lecteur est plutôt plus exigeant, surtout en Espagne où on ne fait pas beaucoup de livres sur ce style, que s’il se trouvait face à un roman conventionnel.

Nous aurions beaucoup apprécié la présence d’une préface qui aurait pu nous annoncer les intentions, les motivations et les circonstances de l’auteur quand il a écrit ce livre. Surtout parce que ce sont des histoires très éloignées de certains de ses romans précédents.

Laissons donc, de la liberté à notre imagination, suivons « les lois de l’Univers » et essayons de profiter de ces réflexions d’un écrivain qui a un penchant pour le paradoxe,  en même temps que nous remercions le jury du Prix Goncourt pour nous avoir permis de connaitre cette autre facette d’un auteur qui sera, pour toujours, « notre refuge » face aux tourments.

Pour en savoir plus

3 Réponses

  1. Le pédagogue:

    Auteur à « contre-courant, écrivez-vous.
    A contre-courant de quoi?

    • Merci de votre commentaire. Nous avons apprécié l’évolution personnelle de cet auteur depuis son étape comme ingénieur et comme économiste pour devenir un écrivain qui est engagé dans la cause des Droits humaines et des problèmes des modernes sociétés humaines… ce qui nous parait très « contre-courant » en ce moment qui pouvait être défini comme celui de la dictature de l’économie où tout, même les droits humains, est subordonné aux dictats des grandes chiffres.
      Avez-vous lu ce livre? Qu’est-ce que vous en pensez?

  2. Le pédagogue:

    Merci d’avoir pris le temps d’apporter une réponse à ma question.
    En réponse aux vôtres, je n’ai pas lu ce livre, mais d’autres bouquins qui lui font peut-être plaisir et qui pour moi sont vides..
    Il m’arrive aussi de lire ses papiers publiés par « jeune afrique »
    Sans intérêt, comme tout ce que contient cette publication.
    Salutations et meilleurs souhaits.

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